L’introverti, cet inconnu…

29 Sep 2020 | Article de fond

Ni phobique social, ni spécialement timide, ou pas forcément, l’introverti est bien souvent un incompris. Ce mot n’est pas plus une insulte qu’il ne nomme une pathologie, rien de tout cela. De grands penseurs et artistes, tels que Carl Gustav Jung, Albert Einstein, Abraham Lincoln, Marie Curie ou encore Clint Eastwood et David Bowie, étaient situés du côté introverti du spectre. Essayer de se faire entendre au sein d’un monde entièrement conçu pour les extravertis relève parfois de l’exploit. Et si ces derniers expriment souvent une défiance face à ces individus différents, c’est peut-être tout simplement car ce monde extrêmement riche et beau que l’on sent vivre à l’intérieur d’une personne introvertie est parfois difficilement accessible.

Comment pourriez-vous savoir exactement de quoi il retourne si même les dictionnaires et autres encyclopédies diffusent largement des définitions erronées de ce type de personnalité ? Pour une meilleure compréhension de cet article, je tiens à préciser que l’introversion et l’extraversion se trouvent chacune aux extrémités d’un spectre sur lequel vous vous situez tous à des endroits différents. Par convention, j’appellerai dans cet article introverti un individu qui se situe plutôt du côté de l’introversion, et extraverti, quelqu’un qui se situe plutôt du côté de l’extraversion. En somme, personne n’est vraiment tout l’un ou tout l’autre.

Face à l’incompréhension du monde entier…

Le dictionnaire Merriam Webster définit un introverti comme « une personne timide : une personne tranquille qui a du mal à parler aux autres personnes ». Le dictionnaire Oxford le décrit comme « une personne en retrait ou réservée », tandis que l’Encyclopedia Britannica affirme que « l’introverti typique est timide, contemplatif, réservé et a du mal à s’adapter aux différentes situations sociales ». Toutes ces définitions sont inexactes. A rebours des clichés et des idées reçues, voici une description aussi précise que possible de l’introversion.

Ce que les introvertis ne sont pas 

Être timide signifie que l’on « manque d’aisance, d’assurance dans ses relations avec autrui ; [avec une] tendance à se troubler et à perdre ses moyens lorsqu’on se sent regardé, observé. » (CNRTL). Ce trait peut s’appliquer aussi bien aux personnalités introverties qu’extraverties et prend souvent ses racines dans l’enfance. Chacun d’entre nous peut se montrer timide dans certaines situations sociales bien particulières, et pas du tout le reste du temps.

Être introverti signifie que les interactions sociales drainent votre énergie et finissent par vous épuiser, même si vous les appréciez beaucoup. Vous pouvez même les rechercher et avoir l’air tout à fait extraverti lorsque vous y participez. Mais étant donné que cela vous prend beaucoup d’énergie, vous choisirez probablement avec soin les événements auxquels vous vous rendrez. 

Les introvertis ne sont pas des phobiques sociaux, ou alors, pas plus que certains extravertis. Et ils ne sont pas forcément étranges en société, ils peuvent même se révéler très charismatiques en public. Ils ne sont pas spécialement misanthropes et au contraire, s’intéressent vraiment à chacun de leurs interlocuteurs. C’est pourquoi ils ont du mal à supporter les conversations très superficielles, où l’on parle de la pluie et du beau temps. Si vous commencez à vous reconnaître dans ces quelques traits, vous pourrez en avoir le cœur net en passant ce petit test.

Dans la tête d’un introverti

Le rôle déterminant de l’acétylcholine

Dans son livre, Quiet Kids : Help Your Introverted Child Succeed in an Extroverted World (Enfants calmes : aidez votre enfant introverti à réussir dans un monde extraverti), Christine Fonsecca explique que les personnalités plutôt introverties utilisent beaucoup un neurotransmetteur appelé acetylcholine. Tout comme la dopamine, il est lié au plaisir, mais fonctionne différemment. Il nous procure un sentiment de bien-être lorsque nous nous tournons vers l’intérieur. Il nous permet de réfléchir longuement, de manière concentrée, sur une longue période de temps. Il est aussi lié à la mémoire à long terme, à l’apprentissage et à la concentration dans le calme. Selon le docteur Marti Olsen Laney, auteur du livre The Introvert Advantage : How Quiet People Can Thrive in an Extrovert World (Introverti et heureux, éditions de l’Homme, 2013), ce neurotransmetteur procure une sensation d’apaisement et de joie lors de ces moments de contemplation.

Un seuil de dopamine plus bas

Les introvertis sont beaucoup plus stimulés par leur environnement et par les interactions sociales, et se retrouvent à cours d’énergie bien plus rapidement que leurs camarades extravertis. Leur principale préoccupation est de savoir s’ils peuvent apprendre quelque chose dans une situation donnée. Si ce n’est pas le cas, ils vont rapidement avoir envie de quitter la situation ou la conversation en question.

Pour le docteur Marti Olsen Laney, auteur de Introverti et heureux, les introvertis sont plus sensibles que les extravertis à la dopamine. Par conséquent, ils ont besoin de moins de stimulations et très vite cela devient trop. Avec une trop forte dose de dopamine, les introvertis se sentent surstimulés et c’est la surcharge (“introvert hangover”, dont nous parlerons plus tard).

Les extravertis, en revanche, ont besoin de beaucoup plus de stimulations et de dopamine pour se sentir bien. Ils arrivent donc très bien à surmonter la fatigue liée à la socialisation. Ils ne connaissent pas cette lassitude des introvertis après les interactions sociales.

« Pour les introvertis qui ont un niveau élevé d’activité interne, tout ce qui vient de l’extérieur augmente rapidement leur niveau d’intensité. C’est un peu comme être chatouillé – la sensation passe d’ “agréable et amusant” à “trop” et inconfortable en une fraction de seconde ». Marti Olsen Laney.

The introvert hangover : la gueule de bois de l’introverti

L’expression a été inventée par Shawna Courter, auteur, sur son site Introvert, dear. Comme elle l’explique très bien dans son article, si un introverti se rend à un événement de 2h qui se révèle durer 4 ou 6 h, la gueule de bois de l’introverti peut se manifester. Si ce même introverti a rendez-vous avec une personne, et que celle-ci se présente avec six autres personnes, cela peut également déclencher ce phénomène, tout comme le fait d’accumuler les sorties pendant une trop longue période de temps. Une expérience professionnelle en open space alliant réunions bruyantes et conversations permanentes peut également déclencher le phénomène. Je l’ai vécu de nombreuses fois, et au bout de 6 mois dans certaines entreprises de type très extraverti, je n’étais plus que l’ombre de moi-même. 

Lorsque ce phénomène se produit, il peut impliquer des symptômes physiques, des maux de tête, une sensation de fièvre, de malaise, de distance avec son environnement. Et comme dans certaines scènes de films, les visages souriants deviennent grimaçants, voire menaçants, tout paraît hostile, et les pensées du pauvre introverti se retournent alors contre lui. Une seule solution à ce moment-là : la fuite. Il s’agit de trouver un endroit où s’isoler dans le calme et le silence. Une demi-heure peut tout à fait suffire à littéralement « retrouver ses esprits ». 

Cerveau gauche ou cerveau droit  ?

Cerveau droit

D’après le docteur Marti Olsen Laney, les introvertis dont le cortex droit est dominant, traitent les informations de manière très intuitive et très subjective. Ils ont des convictions profondes, des ressentis très forts. Ils peuvent être très créatifs et avoir des dons artistiques. Ils réagissent de manière très émotionnelle.

Cerveau gauche

Les introvertis dont le cortex gauche est dominant se rapprochent du cliché de l’introverti qui a besoin de peu de contacts sociaux, et qui préfère probablement la compagnie des livres à celle de ses semblables. Leur pensée analytique est très développée et ils sont très orientés théorie. Ils prennent des décisions basées sur la raison et la pensée. 

Les avantages de l’introversion

Comme l’affirme Antoine Pelissolo, psychiatre, dans Retrouver l’espoir : Abécédaire de psychiatrie positive, « À intelligence égale, les introvertis ont en moyenne de meilleurs résultats scolaires et font preuve de plus de capacités d’empathie. » 

Il est à noter qu’ils sont également très exigeants avec eux-mêmes. « Les introvertis ont tendance à avoir un niveau d’aspiration élevé, à être très rigides dans leurs exigences envers eux-mêmes, et à sous-estimer leurs propres performances ; les extravertis ont tendance à avoir des niveaux d’aspiration très faibles, à manquer de la rigidité de l’introverti et à surestimer leurs propres performances. »  Section of Psychiatry President-Professor AUBREY LEWIS, M.D. [November 12, 1946; The Measurement of Personality. [Resume] By H. J. EYSENCK, Ph.D.London Psychological Laboratory, The Maudsley Hospital. Par ailleurs, 75 % des individus qui ont un QI de plus de 160 sont des introvertis.

Ils sont capables de s’exprimer en public quand leur motivation intrinsèque est grande, notamment quand ils ont une mission qui correspond à leurs valeurs. Contrairement aux extravertis, ils sont capables de se motiver seuls, et sont moins dépendants d’encouragements extérieurs. Pour les mêmes raisons, ils sont capables de concevoir une pensée propre, originale, d’inventer des choses qui n’avaient jamais existé, de se libérer de toute convention extérieure et de se battre seul contre tous pour défendre leurs convictions profondes. De plus, leur capacité à se concentrer et à réfléchir sur ce qu’ils vivent leur permet de mieux comprendre les autres et le monde qui les entoure. 

Ils écoutent vraiment et accordent une véritable attention à leurs interlocuteurs. Ils ne s’expriment que lorsqu’ils pensent avoir quelque chose à dire, et réfléchissent avant de s’exprimer. Si ces caractéristiques peuvent vous évoquer celles des hauts potentiels, c’est bien normal. La grande majorité d’entre eux sont des introvertis. Ils font également d’excellents leaders, empreints de compassion et animés par des desseins nobles. Ils sont aussi très indépendants, mais capables de connexions profondes et durables. Comme ils n’ont pas besoin de l’autre pour recharger leurs batteries, ils ne se mettent en lien que parce qu’ils le veulent vraiment.

Selon Matthew Gildersleeve, professeur en philosophie comparée de l’université de Queensland, « Beaucoup d’introvertis ont l’impression de ne pas en savoir assez sur un sujet, jusqu’à ce qu’ils sachent presque tout. (…) Et cela se produit pour trois raisons. Premièrement, les introvertis peuvent imaginer l’immensité de n’importe quel sujet. Deuxièmement, ils connaissent cette terrible expérience de paralysie du cerveau, alors pour éviter cet horrible moment de vide, ils se préparent trop en accumulant le plus d’informations possible. Troisièmement, comme ils ne parlent pas souvent de ce qu’ils pensent, ils ne reçoivent aucun retour d’information pour les aider à prendre du recul par rapport à ce qu’ils savent déjà. » 

L’image extérieure plutôt négative des introvertis

Selon le docteur Marti Olsen Laney, c’est à partir de sa querelle avec Jung que Freud a commencé à désigner les introvertis de manière péjorative. Jung était introverti, Adler également, et Freud a très très mal vécu la querelle… 

La pression extérieure

En raison de cette image plutôt négative qui perdure, la pression que subissent les introvertis est énorme, et ceci, dès l’école maternelle. On encourage les élèves à participer et ils seront dûment congratulés s’ils obtempèrent, et considérés comme marginaux et non coopératifs s’ils ne participent pas.

Otto Kroeger and Janet Thuesen sont des psychologues consultants qui utilisent le MBTI. Dans leur ouvrage Type Talk. Ils parlent des capacités d’adaptation que doivent développer les introvertis dès leur plus jeune âge.  « Les introvertis sont en plus petit nombre, environ un individu sur trois. Par conséquent, ils doivent développer des capacités d’adaptation supplémentaires dans la vie, car ils seront soumis à une pression excessive pour “rentrer dans le moule”, pour se conformer au reste du monde. L’introverti subit une pression quotidienne, presque dès le moment de son réveil, pour réagir et se conformer au monde extérieur. » Ce qui peut entraîner au mieux une grande fatigue, un manque d’énergie, et dans les cas les plus graves, un dépression ou un burn-out.

Jung pensait que si on forçait un introverti à se comporter de manière extravertie ou inversement, cela pouvait se traduire par de la maladie mentale. Il existe un spectre de l’introversion la plus extrême à l’extraversion la plus extrême et selon Jung, on peut être sain d’esprit peu importe où l’on est positionné sur ce même spectre. Le fameux test MBTI, outil d’évaluation psychologique déterminant le type psychologique d’un sujet, a été créé en 1962 par Isabel Briggs Myers et Katherine Cook Briggs selon Les types psychologiques établis par Jung en 1921. Il est très utilisé en entreprise et vous trouverez de plus en plus de vidéos Youtube ou d’articles de blog consacrés à chaque type et à leurs caractéristiques. Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez passer le test ici.

Un monde conçu pour les extravertis

Susan Cain est auteur de La force des discrets. Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard, éditions JC Lattès (traduit de l’anglais QUIET : The Power of Introverts in a World That Can’t Stop Talking). Elle affirme : « Dans le monde actuel, les traits de personnalité extravertis sont considérés comme un idéal. Il en résulte que les préférences de l’extraverti en termes d’environnement de travail sont favorisées, ces préférences étant le brainstorming collaboratif, les open space, une quantité importante de travail en groupe et peu de temps pour travailler seul. » Ce qui présuppose que toutes les personnes concernées sont à l’aise avec de nombreuses interaction sociales, peuvent penser à haute voix avec facilité et sont capables d’articuler des idées et de parler sans problème devant un groupe de personnes. 

Confrontés à ce monde foisonnant des introvertis, qui ne se livre pas, qui est caché, la plupart des extravertis prennent peur ou deviennent suspicieux. Pourquoi irait-on se dissimuler ainsi ? Dans un monde où l’extraversion est valorisée et gage de réussite, peut-être est-il nécessaire de considérer un peu plus cette richesse qu’est l’introversion, peu connue, mal perçue, et parfois même stigmatisée de manière très négative. 

A l’attention des managers, peut-être serait-il temps de prendre conscience de ces particularités si précieuses de certains de vos subordonnés. Peut-être le moment est-il arrivé où les salariés introvertis peuvent cesser de singer les caractéristiques de leurs comparses extravertis, notamment au cours de multiples activités d’intégration, de cohésion et de liesse généralisée. Offrez-leur la possibilité de s’isoler quand ils le souhaitent, laissez-les aller au bout de leur processus de réflexion et laissez-les parler ! Car ils n’ouvriront jamais la bouche à moins d’avoir quelque chose d’important à dire. Un peu moins de bavardage et un peu plus de sens en somme… 

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