Norvège : épidémie de burn-out au pays du bonheur

1 Juin 2020 | Dans le monde

La Norvège est en tête du taux d’emploi en Europe, 76,5 % pour les personnes de 15 à 64 ans, contre 66 % pour la moyenne européenne. La grande majorité travaille à plein temps, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Elle a néanmoins connu un taux d’absentéisme record depuis le début des annés 90. Depuis lors elle n’a cessé de lutter contre ce phénomène encore peu connu.

Surnommée « pays du bonheur », la Norvège a cependant dû tirer la sonnette d’alarme à la fin des années 90, car le taux d’absentéisme en entreprise ne cessait d’augmenter. Et ce, malgré la richesse du pays, basée notamment sur ses revenus pétroliers. 

 

Le modèle norvégien

Le modèle norvégien offre un grand nombre d’avantages pour les salariés. Il a la particularité de permettre une vraie mobilité sociale. Une personne issue d’un milieu très modeste ou peu instruit peut faire de grandes études grâce aux subventions de l’Etat. Le lycée et l’université sont gratuits et permettent à chacun d’atteindre un haut niveau d’éducation. 

Les horaires sont compris entre 27 et 37 heures par semaine, et comme la Suède, la Norvège compte mettre en place la journée de 6h. La parité est la règle, et les femmes ont non seulement des niveaux d’études aussi élevés que ceux des hommes, mais aussi des postes et des salaires avec des niveaux similaires. La hiérarchie n’est pas dirigiste, les managers ne donnent pas d’ordres et s’attendent à ce que leurs salariés soient pro-actifs et prennent des initiatives. Ils sont plutôt perçus comme des coachs ou des facilitateurs. La confiance est la clé. Chaque salarié peut organiser son travail comme il le souhaite. Le micro-management est mal vu et les managers sont en général bien plus concernés par le bien-être de leurs salariés que par leur productivité. Le travail est très réglementé avec une législation sur l’environnement de travail qui définit tous ses aspects, y compris les risques psychosociaux. 

Les Norvégiens bénéficient de 5 à 8 semaines de vacances. Et en cas d’heureux événement, un congé maternité de 12 mois est accordé, à partager entre les deux parents. La grande sécurité de l’emploi contribue également à cette culture du travail axée sur l’humain. Il est presque impossible de se faire licencier, excepté pour motif économique. Malgré tout, l’absentéisme est devenu un vrai phénomène de société au pays de l’entreprise bienveillante.

 

Un absentéisme record

Les chiffres

Pour l’année 2011, en Norvège, le taux d’absence est de 3,4  % pour les hommes et 5,8 % pour les femmes. En 2013, la Norvège a le taux d’absence par jour le plus élevé d’Europe, 7 %, presque le double des autres pays d’Europe. Les diagnostics observés le plus couramment sont les troubles musculo-squelettiques, comme le mal de dos, les douleurs aux épaules et à la nuque, et les troubles mentaux générés par le stress, les troubles anxio-dépressifs. Ces pathologies, notamment ont conduit à la perte de 2,6 millions de journées de travail durant le dernier trimestre 2012.

Les raisons d’une telle situation ? 

– Un mode d’indemnisation trop généreux ? 

On ne peut que conjecturer sur les différentes causes de cette situation. Le mode d’indemnisation extrêmement généreux qui a cours en Norvège pourrait se révéler fautif. En France, les arrêts maladie de longue durée sont en général indemnisés à 50 %. Les salariés norvégiens, en revanche, pourraient manquer d’incitations pour revenir au travail rapidement. En effet, les employeurs prennent en charge les 16 premier jours d’arrêt maladie, après quoi le salarié est intégralement pris en charge, à 100 % de son salaire, par la NAV (Norwegian Labour and Welfare Administration, Agence nationale pour l’emploi et la protection sociale). Il existe également une pratique appelée Self-certification (Auto-certification) qui permet aux employés de s’absenter trois jours sans certificat médical, mais en fournissant une attestation sur l’honneur. 

– Un modèle plus inclusif

Une des autres raisons possibles du taux d’absentéisme élevé en Norvège pourrait être la politique d’inclusion menée dans le pays. En effet, l’emploi des seniors jusqu’à l’âge de 67 ans et parfois plus, et l’inclusion d’un grand nombre de travailleurs handicapés, pourrait causer une hausse de ces chiffres. Environ 11 à 12 % des employés sont responsables de 80 % des jours d’absence en 2016. Le taux de chômage est également très bas en Norvège, 3,9 % en décembre 2019. Et une corrélation a pu être observée entre un taux de chômage bas et un fort taux d’absentéisme. 

Le taux d’emploi des travailleurs âgés de 55 à 64 ans est assez élevé. Et on constate que le taux d’absence le plus élevé se situe dans cette tranche d’âge. Pour les femmes il y a un surcroît d’absences dans l’âge qui correspond à celui de la fertilité, et aussi pour celles qui ont des enfants de moins de 6 ans. L’absentéisme pour maladie baisse proportionnellement au nombre d’années d’études et au niveau d’éducation. Les ouvriers et les employés sont beaucoup plus absents que les cadres.

 

Les solutions

The Inclusive Work Agreement (L’accord de travail inclusif)

La Norvège a pris des mesures au début des années 2000 pour remédier à cette situation. Un accord a été signé pour la période 2001-2005 entre le gouvernement, les partenaires sociaux et les syndicats, afin de faire baisser le nombre d’arrêts maladie dans le pays. La version la plus récente a été implémenté en 2019 et ce, pour trois ans (2019-2022). En 2001, les trois objectifs de cet accord étaient de réduire les absences de 20 %, de sécuriser les postes de personnes handicapées et de reculer l’âge de la retraite.

L’accord inclut un environnement de travail agréable avec une politique de prévention des congés de maladie, mais aussi une évaluation de l’existant et des discussions et des mesures pour l’amélioration des compétences. Les mesures prises par les entreprises dans ces domaines contribuent à prévenir et à réduire les congés de maladie et le retrait, et à faciliter l’inclusion. L’accord de 2019 a pour objectif une baisse de 10 % des arrêts maladie par rapport à la moyenne de 2018.

Cet accord met l’accent sur le dialogue entre employeur et employés, sur le retour graduel au travail après un arrêt-maladie et sur l’adaptation des tâches et du poste de travail, avec la participation des collègues du salarié en maladie.

Le retour au travail : un processus strictement encadré

La loi sur l’assurance maladie et la loi sur les conditions de travail délimitent clairement les différentes étapes de retour au travail selon des règles bien définies : 

Avant qu’un mois se soit écoulé, l’employeur doit créer un plan de retour à l’emploi en collaboration avec l’employé. Avant le délai de sept semaines d’arrêt, une réunion doit être organisée entre l’employeur, l’employé et le manager qui a accordé l’arrêt. Avant les deux mois d’arrêt, un rapport détaillé, doit être rendu et expliciter les raisons pour lesquelles l’employé ne peut retourner au travail. A 9 semaines, l’employeur envoie un autre rapport et un plan de suivi pour le retour à l’emploi du salarié à la NAV (Norwegian Labour and Welfare Administration). Une deuxième réunion est organisée au plus tard après 26 semaines. L’employé, l’employeur, le manager, le médecin et d’autres professionnels de santé seront présents si besoin et si demandé par la NAV. Avant un an d’arrêt, une troisième réunion sera convoquée. Il a été constaté une baisse de l’absentéisme dans toutes les entreprises qui ont signé cet accord et qui ont appliqué ces mesures. 

Si le burn-out est devenu un phénomène préoccupant en Norvège dans les années 90, comme dans de nombreux pays européens, on ne peut s’empêcher de constater que ce problème est pris à bras le corps, sans tabou, aussi bien par le Gouvernement que par les employeurs et les syndicats. Cette collaboration de tous les acteurs concernés autour du salarié en souffrance et cette détermination à avancer ensemble porte peu à peu ses fruits et la tendance a commencé à s’inverser aux alentours de 2005. C’est peut-être un modèle qu’il serait judicieux d’étudier : une solidarité sans faille et une collaboration efficiente autour du salarié en détresse pour le réintégrer peu à peu au monde de l’entreprise. Un cercle vertueux dont il serait bon de s’inspirer…

 

Caroline Hummel
Copywriting & Stratégie Éditoriale

 

 

Sources

Les pays de l’Europe du Nord face à la prévention des risques psychosociaux au travail : droit, politique de prévention, dialogue social (Belgique, Norvège, Pays-Bas, Suède) Loïc Lerouge. Synthèse des Journées d’études internationales organisées à Bordeaux les 3 et 4 mars 2011, COMPTRASEC, Université Bordeaux 4. 2011. 

Burnout in the workplace : A review of data and policy responses in the EU, Parent-Thirion, Agnès & Aumayr-Pintar, Christine. (2018). 

Burnout among Norwegian midwives and the contribution of personal and

2 work-related factors – A cross-sectional study, Lena Henriksen, Mirjam Lukasse, 

Faculty of Health Sciences, Oslo, 2016

L’absentéisme au travail de longue durée pour raisons de santé 

Etude comparative entre la France et la Norvege  (2000-2013) Øivind Skare, Université d’Oslo, 2013

 

 

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