Le blues du manager : Témoignage

1 Juin 2020 | Témoignage

On pense souvent à tort que le manager est au-dessus de la mêlée, loin des préoccupations du commun des mortels, et pourtant..

 

Le trompe-l’oeil 

Un nouveau job, tout à construire, tout à inventer, partir de zéro, dans un secteur que je connais encore mal, mais qui m’intrigue. J’aime ne pas être à ma place, ne pas être là où l’on m’attend. Alors, lorsqu’on m’a proposé ce poste « hybride », avec des perspectives plus qu’alléchantes et une bonne dose de challenge, je me suis dit que tous les ingrédients étaient réunis. J’allais enfin pouvoir lancer ma carrière professionnelle telle que je l’avais imaginée, j’allais enfin être à ma place, avoir un job « challengeant » et un poste « à responsabilité »

Je me lance donc, corps et âme, dans cette nouvelle aventure professionnelle. Je veux, je dois faire mes preuves et démontrer que je suis capable de cocher toutes les cases de ma fiche de poste, et notamment celle-ci : « Responsable de l’offre et de l’équipe ». Je suis étourdie, un peu galvanisée par ces termes et cette mission qui m’attend. J’imagine, j’aperçois le champ des possibles qui s’entrouvre au loin. Je vais faire partie de ces-gens-là, qui prennent des décisions, arbitrent, déclarent, sont écoutés, peuvent se payer le luxe de dire non.. 

Assise à mon bureau, je trace les grandes lignes du management que j’envisage, avec des idées bien arrêtées, pas mal de « Do and Don’t » théoriques, le tout saupoudré d’une bonne dose de cliché.

A l’époque, être manager résonne pour moi comme faire partie d’une espèce plutôt protégée et d’un monde plutôt préservé. Un monde où les soucis, les interrogations et la complexité du monde du travail arriveraient à mes oreilles déjà dilués, avec un impact tout relatif et peu de résonance. Je me voyais, perchée sur un petit nuage, observer le monde des « collaborateurs » qui prennent de plein fouet tout un lot de drames professionnels, et leur venir en aide, avec mon regard neuf, mon esprit serein, dénué de toute sensation de stress, de toute fatigue émotionnelle.

J’avais juste oublié un détail. Le poste de manager est un poste qui peut être en trompe-l’œil, et l’illusion aspire tous ceux qui n’y sont pas préparés. 

Je n’avais pas compris qu’en prenant un poste de manager il était de bon ton de faire quelques petits calculs : multiplier le niveau d’exigence par 3 ou 4, multiplier le niveau de stress par 4 ou 5, multiplier le niveau de disponibilité par 10.

Faire partie du « gratin » peut se payer très cher.

 

Les mauvais choix

Si je me suis assez vite rendue compte de la dimension trompe-l’oeil de mon poste de manager, cela ne m’a pas empêchée de sauter à pieds joints dans le piège des mauvais choix.

Les mauvais choix. Les mauvais choix sont ceux que l’on prend lorsqu’on nous force la main, lorsqu’on nous met au pied du mur. Les mauvais choix sont aussi ceux que l’on fait lorsqu’on se sent illégitime, incapable d’arbitrages justes.

Lorsque je suis devenue « Responsable de l’offre et de l’équipe », j’avais la belle perspective de pouvoir construire mon équipe, de A à Z. J’avais carte blanche (ou presque ?), à condition tout de même de recruter des collaborateurs au plus vite, avec en tête le credo phare de mon entreprise de l’époque : « au pire il y a la période d’essai si ça ne va pas ».

J’étais à la fois heureuse d’avoir cette opportunité, de m’essayer au recrutement puis à la formation de nouveaux collaborateurs, mais aussi un peu désarmée face à ma toute petite expérience. Un mélange d’enthousiasme, d’excitation et de sensation d’illégitimité. Je me sentais « trop petite » face à l’enjeu

Le bal des recrutements a commencé, et j’ai fait un carton plein en termes de mauvais choix. Durant près de deux ans, j’ai été pressée, dans tous les sens du terme, par une hiérarchie impatiente et extrêmement exigeante, qui s’attendait à ce que je sois à la fois experte en recrutement, experte en management et multitâches (voire plutôt multi postes..).

Plus je recrutais, plus je me trompais, plus ma légitimité à peine acquise s’évaporait.

Il m’aura fallu de nombreux mois pour arrêter cette machine infernale et pour ne plus faire des mauvais choix. Et alors j’ai compris que, recruter pour recruter, pour combler au plus vite un poste à pourvoir, pour cocher la case du collaborateur manquant, c’était prendre le risque non négligeable de mettre en péril une équipe, un département, un individu, un manager.

 

Le mélange des genres

Un autre piège dans lequel je suis tombée sans me faire prier : le mélange des genres. L’affect est devenu mon pire ennemi.

Il m’a été donné la chance de « tout construire », mission que j’ai prise à coeur, que je me suis appropriée, beaucoup trop. Sans m’en rendre compte, je me suis mise à tout mélanger, à m’impliquer dans cette mission professionnelle comme dans une mission de vie.. Les conséquences ? Pour ma part, elles ont été assez nombreuses : perte d’objectivité, perte de notion du temps au travail, sensation de colère ou d’exaspération dès lors que mes collaborateurs (ceux des « mauvais choix ») ne manifestaient pas une implication ou un intérêt suffisant pour LE projet, sentiment d’abandon dès lors que ma hiérarchie n’allait pas dans mon sens, etc.

Bref, autant de sentiments qui n’ont pas leur place dans un cadre professionnel. Ce mélange des genres m’a valu une perte conséquente d’énergie, positionnée au mauvais endroit, une réelle incapacité à résoudre sereinement des problématiques d’ordre « ressources humaines », et l’installation insidieuse d’une colère intérieure. Que du bonheur en somme !

Lorsque j’ai compris que je faisais fausse route, je me suis arrachée à cette mauvaise et dangereuse habitude d’affect au travail. Cette démarche a été salvatrice, tout est devenu limpide, évident. J’ai appris à entourer mon job et mon poste de manager de limites solides et étanches. 

 

La solitude absolue

S’il y a bien quelque chose que j’avais oublié d’inscrire sur ma « TODO list » de manager, c’est la sensation de solitude qu’il peut y avoir. Solitude absolue même. En tout cas, pour ma part, ça faisait partie du job.

Solitude absolue face au trompe-l’oeil, aux mauvais choix et au mélange des genres. Mais pas que. 

Solitude absolue face à une hiérarchie insatisfaite, oppressante ou trop exigeante. Solitude absolue face à des collaborateurs dont la loyauté et l’honnêteté restent à prouver, des collaborateurs qui ne partagent pas votre vision du travail. Solitude absolue face à ceux qui vous font porter le chapeau parce que c’est-vous-le-manager. Solitude absolue face à des clients insatisfaits, de mauvaise foi ou hystériques. Etc.

Si je l’ai mal vécu au début, j’en ai ensuite pris mon parti, et j’ai accepté que cela fasse parti du jeu. 

En revanche, il y a un type de solitude que je n’ai pu me résoudre à accepter : la solitude absolue face à des collaborateurs en souffrance.

Mes dernières années dans cette entreprise et à ce poste de « Responsable de l’offre et de l’équipe » ont été une vraie bénédiction quant à la qualité de mon équipe justement. J’ai eu la chance d’être entourée d’individus dotés de grandes qualités personnelles et professionnelles, tous investis à leur manière, tous solidaires et tous humains.

Mais en parallèle, la cadence infernale de l’entreprise n’a pas cessé, les mauvaises habitudes de certains non plus, et bien que je me sois émancipée de tout un tas de choses, je me suis vue dans l’incapacité de mettre mon équipe sous cloche, à l’abri du chaos et des erreurs à répétition.

J’ai assisté, désemparée, à l’arrivée du burn-out dans mon équipe. Je l’ai vu ce burn-out, je l’ai senti, je l’ai anticipé, mais je n’ai pas été écoutée. 

Je me suis retrouvée dans un gouffre de solitude, à tenter, tant bien que mal, de servir de rempart pour mes collaborateurs en perdition, tout en lançant des feux de détresse aux décideurs – alias ma hiérarchie – afin qu’ils mettent un terme à ce début d’épidémie.

Mais on ne pas entendue – business first -, et je suis restée seule, seule à constater les dégâts, à être impuissante. Seule à vouloir remettre l’humain au centre.

Le manager se doit d’être le garant d’une humanité préservée. Cette mission s’est révélée être impossible et utopiste dans mon cas. 

J’ai donc rendu mon tablier..

Le burn-out du manager, la perte de sens ou la souffrance qu’un manager peut rencontrer dans le cadre de son poste sont autant de tabous. Des tabous qui viennent accentuer les premiers signes d’une détresse professionnelle ou d’un mal-être, et qui coupent toute possibilité de prendre du recul, d’accepter une situation et de réfléchir au champ des possibles pour l’améliorer. 

Il est urgent de repenser les modes de fonctionnement de certaines organisations, pour ne plus négliger la souffrance d’un manager, ne plus dissimuler une “faille” et accepter que personne n’est à l’abri et que nous pouvons tous nous perdre, à un moment donné.

Etre capable d’accompagner les managers au même titre que les “autres” collaborateurs, c’est permettre un rebond, c’est mettre des mots sur ce type de souffrance et de ne pas en faire une fatalité.

 

 

Camille Studer
Copywriting & Stratégie Éditoriale

 

 

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