Le burn-out en Suède : trouble in paradise

14 Mai 2020 | Dans le monde

Tout comme moi, vous devez probablement penser que la Suède est un petit paradis sur terre en termes de style de vie. Vous serez sûrement surpris d’apprendre que le burn-out y est devenu un véritable problème de santé publique qui a pris des proportions considérables. De nombreuses études scientifiques existent sur le sujet, mais la presse locale et internationale n’en dit quasiment rien. Serait-ce un tabou dans ce pays qu’on imagine bien plus avancé que nous en termes de bonheur et de lutte contre le stress ? Paradoxalement, c’est un des pays qui est le plus durement frappé par le burn-out et qui semble y faire face à grand-peine.

Le psychiatre Freudenberger est la première personne à avoir utilisé le terme burn-out, en 1975, pour désigner cet état d’épuisement qu’il observait parmi les professionnels de la santé et les travailleurs sociaux. Le phénomène a pris de l’ampleur peu à peu dans tous les secteurs et est devenu une problématique mondiale. La Suède a connu une explosion de burn-out dans les années 1990, et ce, malgré un modèle que l’on pense propice à l’épanouissement des individus.

 

Épidémie de burn-out au pays du « Lagom »*

*Lagom est un terme suédois qui signifie « ni trop ni trop peu », « équilibre ».
« Lagom är bäst » (« Le mieux c’est juste assez »)

Le modèle suédois peut paraître enviable. Tout salarié français serait émerveillé par des conditions aussi favorables. Le présentéisme n’existe pas en Suède, vous ne trouverez jamais personne dans les bureaux après 17 h, c’est même plutôt mal vu. La séparation vie privée/vie professionnelle est très nette et bien tranchée, à tel point que certains employeurs offrent l’abonnement à la salle de sport, des horaires flexibles et des jours de congé supplémentaires. La Suède expérimente les six heures de travail par jour pour un salaire qui rémunère huit heures de travail effectuées. Les pauses sont nombreuses et elles font partie intégrante d’une journée au bureau.

Le « fika » est une véritable institution. Plusieurs fois par jour, les employés arrêtent toute activité et se réunissent pour un moment de pause au cours duquel ils échangent autour d’un café et de pâtisseries. Cette pause obligatoire favorise la productivité et la créativité, car les meilleures idées naissent souvent à ce moment-là. C’est aussi au cours de ces instants de convivialité que les employés peuvent s’exprimer en toute sincérité auprès de leurs supérieurs hiérarchiques. Les Suédois sont fortement encouragés à se déconnecter régulièrement de la technologie et à apprécier des plaisirs simples. Ils disposent de 25 jours de congés légaux et souvent les entreprises offrent des jours supplémentaires.

Pia Webb, coach en gestion de carrière, considère qu’il existe ce qu’elle appelle un « problème suédois » : « Je vois bien pourquoi personne ne comprend que nous ayons tant de burn-out alors que tout nous est servi sur un plateau […] il y a une pression sociale forte qui nous pousse à investir notre temps dans le fait d’être très occupé, en pleine forme physique et d’avoir l’air parfait ». 

 

Un nombre de burn-out qui ne cesse d’augmenter depuis les 90s

C’est au début des années 90, lors de la crise économique, que des milliers d’employés suédois ont été contraints de prendre de longs arrêts maladie. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à identifier un véritable problème. « Dans ce contexte difficile, le stress monte considérablement et prend plusieurs formes, explique Töres Theorell, consultant, chercheur et enseignant en neurosciences. Les entreprises se réorganisent, elles poussent leurs employés à produire davantage et créent une surcharge de travail. En proie au stress, ces employés perdent confiance en leurs moyens et finissent par craquer et souffrir de dépression ou d’épuisement professionnel. »

En 1991, le gouvernement vote immédiatement un amendement à la Loi sur l’environnement de travail. Désormais, l’entreprise est tenue de créer un environnement de travail dans lequel le salarié puisse se sentir en sécurité, aussi bien au niveau physique que psychologique. Au regard de cette crise sans précédent, le gouvernement décide de mener des études sur les risques psychosociaux et la santé au travail. La Suède est un excellent terrain d’étude et d’expérimentation, car un salarié en burn-out est couvert à 80 % de son salaire en arrêt maladie, les statistiques et les données ainsi obtenues sont donc très fiables. Depuis 2003, le terme épuisement est introduit par la direction de la Santé et du Bien-être et sera préféré systématiquement à burn-out.

Le nombre total de personnes en arrêt maladie pour épuisement est passé de 75.000 en 1997 à 120.000 en 2001. L’épuisement professionnel est devenu un véritable phénomène de société. La crise des années 90 a suscité de nombreuses réductions budgétaires et de masse salariale. Les réorganisations sont devenues la norme dans les organisations, plongeant leur salariés dans un état d’incertitude, d’attente, d’insécurité, avec des ressources moindres pour atteindre les mêmes objectifs qu’auparavant. 

Un rapport du centre de santé et du bien-être de 2014 montre un lien entre le syndrome d’épuisement professionnel et les quatre facteurs suivants : 

• Le manque d’influence sur le contenu de son travail alors que les exigences sont élevées

• Le manque de récompense et/ou de reconnaissance alors que le travail est très exigeant

L’incertitude de l’emploi, la peur du licenciement

• La perception d’un manque de compassion dans le milieu professionnel

Depuis 2015, les entreprises qui comptent plus de 10 salariés doivent se plier à une nouvelle réglementation concernant le stress, la durée du temps de travail, les litiges et conflits.

 

Mais alors, comment lutter contre l’épuisement professionnel ? 

Deux écoles s’opposent : est-ce la responsabilité des individus de se prendre en main et de se rétablir comme ils le peuvent, ou est-ce la responsabilité des entreprises ? Il semblerait que des personnes perfectionnistes, anxieuses ou en manque de confiance en elles, offrent un terrain favorable au burn-out.

Néanmoins, la Suède ne cesse de plancher sur des solutions. Le professeur Marie Äsberg affirme que « le meilleur traitement est de loin la prévention » et qu’un grand nombre de traitements subventionnés existent en Suède pour les personnes épuisées. Notamment, des cours collectifs sur le stress, avec des conseils et des exercices pratiques et l’appartenance à une communauté qui soutient leurs efforts.

Cecilia Axeland, qui a souffert d’épuisement professionnel, a participé à ce genre de cours sur le stress et aussi à un programme sur le sommeil subventionné par l’État. Elle affirme : « C’est quelque chose qui m’a aidé, car j’ai compris que je ne suis pas seule ». Certains Suédois se voient proposer une prise en charge individuelle sous forme de thérapie. Dans certaines régions où les thérapeutes sont rares, les listes d’attente peuvent être longues. Le professeur Marie Äsberg déconseille les thérapies cognitivo-comportementales, les TCC, pourtant très en vogue depuis quelques années. « Cela peut être contre-productif, car cela apprend aux gens à faire beaucoup de choses et à travailler à leur propre rétablissement alors qu’ils devraient simplement se reposer à ce stade ».

En 2008, une mesure forte est prise par le gouvernement et financée par la Sécurité sociale la « Garantie de réhabilitation » (Rehabiliteringsgarantin). Dans ce cadre, les collectivités territoriales se voient allouer un budget destiné exclusivement à appliquer les mesures préconisées par la garantie. Des mesures considérées comme « scientifiquement valides » et qui doivent favoriser le retour au travail des personnes entre 16 et 67 ans souffrant d’épuisement, d’anxiété, de stress doivent être mises en œuvre.

Il est à noter que malgré le grand nombre d’études scientifiques portant sur la santé au travail, peu d’entre elles portent sur la manière de réintégrer les salariés en épuisement à leur environnement de travail. Le gouvernement se penche sur le sujet en 2011 et rend un rapport qui établit les différents facteurs qui pourraient favoriser le retour au travail.

• Un changement de style de vie avec un niveau d’équilibre entre l’activité et le repos

• Des techniques de gestion de stress

• Des thérapies centrées à la fois sur le travail et la gestion du stress

• La réhabilitation portant sur le retour au travail et axée sur l’adaptation du poste de travail

Pour une vraie réussite, il a été démontré qu’il est primordial d’inclure l’employeur dans le processus d’accompagnement et de réhabilitation.

« L’environnement de travail est une priorité absolue du gouvernement. Nous voulons œuvrer à un monde du travail qui permettrait à ceux qui le souhaitent de travailler plus longtemps, sans être usés physiquement ou mentalement, prématurément. Des lacunes dans l’environnement de travail sont extrêmement coûteuses pour l’individu et pour la société », a déclaré la ministre du travail Ylva Johansson en 2015

Arbetsmiljöverket – L’Autorité suédoise de l’environnement de travail est une autorité administrative suédoise qui relève du ministère de l’Emploi et qui est responsable des questions relatives à l’environnement de travail et aux statistiques sur les accidents du travail. Elle multiplie les actions de prévention, finance des études scientifiques, publie des rapports et a un pouvoir d’influence et un droit de regard en ce qui concerne la législation du travail. Voici un des spots d’information et de prévention qu’elle diffuse auprès de la population. 

Si un nombre alarmant d’employés suédois démontre des symptômes d’épuisement professionnel, le gouvernement suédois ne cesse de multiplier les études scientifiques et les expérimentations pour essayer de contrer cette maladie qui tue chaque année 200 personnes. C’est une lutte sans relâche qui est menée aussi bien au niveau de la prévention, que du soin des personnes épuisées. Les scientifiques, le gouvernement, les associations, les employeurs, les médecins s’associent et combinent leurs efforts pour améliorer progressivement, non seulement les conditions de travail, mais également les techniques de soin. Les salaires sont maintenus à 80 % lors des arrêts maladie, des études scientifiques sont financées, ainsi que des protocoles de soin. La Suède a bien compris que la souffrance de ses salariés était un problème grave de santé publique et qu’il fallait lutter avec acharnement pour le régler. Peut-être un exemple dont il serait bon de s’inspirer ?

 

Caroline Hummel
Copywriting & Stratégie Éditoriale

 

 

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