L’intuition, cette intelligence qui reconnecte à soi.

14 Mai 2020 | Article de fond

Il n’est pas rare que nous ressentions fortement l’envie de changer de trottoir, d’appeler une personne subitement ou encore de consulter ce livre qui traîne depuis cinq ans dans notre bibliothèque… et que notre vie entière s’en trouve changée. Cette petite voix, c’est l’intuition, qui intrigue depuis toujours les philosophes, les scientifiques, les artistes.. et chacun d’entre nous. Albert Einstein n’hésitait pas à la considérer comme une alliée au cours de ses travaux de recherche : « Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle ». 

Au plus proche de nous, l’intuition nous informe d’un danger, nous murmure à l’oreille, en plein cœur, ou encore dans notre ventre, qu’une situation n’est pas saine pour nous, qu’un malheur nous guette. Elle nous aide à sentir quand un environnement professionnel, une relation amoureuse ou amicale est toxique, non-respectueuse de nous. L’ignorer, c’est prendre le risque d’aller à l’encontre de soi, de cheminer contre soi… Et peut-on s’étonner alors du burn-out ou de la dépression qui s’abat sur nous ? De l’infinie tristesse qui nous envahit ? 

 

L’intuition invalidée par Descartes

Depuis le fameux cogito de Descartes, « Je pense, donc je suis », il est de bon ton de tenter de comprendre le monde à l’aide de notre pensée, appuyés dans cette entreprise par l’ensemble des lois physiques qui nous gouvernent, et autres préceptes issus de notre mental pensant. De nombreux philosophes se sont penchés sur la question de l’intuition. Longtemps méprisée, son nom entaché, elle était reléguée au rayon ésotérisme des librairies. Quasiment assimilée au spiritisme ou à la sorcellerie, le mot faisait frémir tout autant… ou presque. 

Mais elle intrigue les philosophes depuis toujours, comme une mystérieuse propriété de l’âme, une immanence divine. Si l’on en croit Aristote, les principes de l’universel nous sont connus par elle. C’est le monde du sensible qui s’offre à nous par son intermédiaire. Vladimir Jankelevitch y voyait une forme de connaissance bien supérieure à toute forme de pensée « Selon [lui], le propre de l’intelligence est de se tenir toujours à distance des choses pour les disséquer afin de les comprendre. […] la rançon de cette distance est que l’intelligence ne se trouve jamais directement et complètement avec […] les objets qu’elle perçoit. », Daniel Moreau, La question du rapport à autrui dans la philosophie de Vladimir Jankelevitch.

 

Mais comment fonctionne-t-elle au juste ? 

L’intuition est définie par Le Petit Larousse illustré comme « perception immédiate de la vérité sans l’aide du raisonnement » (Petit Larousse illustré). Cette immanence de la pensée, nous la possédons tous et nous savons qu’elle est comme un surgissement, un savoir, une certitude… Pour certains d’entre nous, elle nous a probablement déjà sauvé la vie, peut-être même à plusieurs reprises. Nikola Tesla, grand intuitif s’il en est, a échappé au trépas de nombreuses fois grâce à des éclairs de génie instantanés et salvateurs.

De nombreuses études scientifiques se penchent sur le sujet, et pour Gerg Gigerenzer, psychologue, directeur de l’Institut Max Planck et auteur du livre Gut Feelings : The Intelligence of the Unconscious (Intuitions, intelligence de l’intuition), l’intuition est tout à fait fiable dans la prise de décision « surtout lorsqu’il s’agit de personnes qui sont déjà intellectuellement curieuses, rigoureuses dans leur quête de connaissances et prêtes à remettre en question leurs propres hypothèses ». Elle serait le fruit de toutes nos expériences passées, associées à l’intelligence collective dont nous bénéficions tous, et au vaste savoir non censuré accumulé par notre inconscient. Une forme d’intelligence supérieure en somme, quasiment omnisciente.

De nombreuses expériences en ont fait leur objet. Et il semblerait que le stress nuise au développement de l’intuition, tandis que son absence lui est propice. L’Américain John Kounios, psychologue et co-auteur avec Marc Beeman du livre Eureka Factor, souligne que « les récits de découvertes scientifiques telles que celle d’Archimède résonnent profondément en nous, car nous avons tous ce genre de moment de révélation, porteurs ou non de changements profonds dans notre vie, les « Aha moments ». Pour la petite histoire, Archimède, scientifique grec né en 287 av J.C. à Syracuse, comprit dans son bain, au cours d’un moment de lâcher prise et de détente, que « tout corps plongé dans un fluide subit une poussée verticale, dirigée de bas en haut, égale au poids du fluide déplacé », donnant ainsi naissance à la poussée qui porta son nom. (Archimède, Traité des corps flottants). Par ailleurs, des recherches ont été menées, en Suisse et en Allemagne, sur 111 étudiants, qui prouvent que l’anxiété et le stress empêchent les individus de se connecter à leur intuition, tandis que les moments de bien-être favorisent son développement.

 

Certains types de personnalités y sont plus sensibles

Selon Scott Barry Kaufman, psychologue dit humaniste, « La foi en l’intuition est associée à une diminution de l’inhibition latente dans un échantillon d’adolescents très performants ». Pour rappel, le déficit d’inhibition latente (cf le paragraphe que j’y consacre dans mon article sur les HP et les nouvelles formes de travail) est une absence de filtres, plus ou moins prononcée, par rapport aux stimuli du quotidien. John Kounios penche aussi pour cette théorie de la désinhibition cognitive. « La créativité viendrait d’une diminution du contrôle exercé par le lobe frontal sur le reste du cerveau. Les pensées des personnes créatives seraient donc un peu moins disciplinées » et plus propices aux manifestations de l’intuition.

Ces caractéristiques s’appliquent bien sûr aux HP (hauts potentiels), mais aussi aux artistes, aux hypersensibles, aux scientifiques, à toute personne capable de pensée divergente, « out of the box » (non-conformiste). Chez les HP, la pensée passe en permanence du conscient à l’inconscient, des émotions passées aux émotions présentes, et fait des associations d’idées ultra rapides. Les deux hémisphères du cerveau fonctionnent autant l’un que l’autre et la gaine de myéline plus épaisse qui entoure les fibres nerveuses, favorise une transmission de l’information fulgurante. Une forme d’hyper-conscience est alors possible, et cet ensemble de facteurs favorise le surgissement de révélations dues à l’intuition. Les HP stockent également un grand nombre d’informations qui ne sont même pas perçues directement par la conscience, mais qui peuvent être réutilisées en cas de besoin. De la même manière, les introvertis, souvent moins distraits par l’environnement extérieur, sont plus sujets à l’intuition, en raison de leur capacité de construire un véritable « monde » à l’intérieur.

Le syndrome de Cassandre peut toutefois frapper les hyper intuitifs. Cassandre, qui avait le pouvoir de prédire l’avenir, fut punie par le Dieu Apollon qu’elle avait éconduit. Il la frappa de la malédiction suivante : son don de prédiction était intact, mais personne ne la croirait jamais. Pour les personnes douées d’intuition, ce syndrome peut vite devenir leur réalité quotidienne. Elles voient venir la crise, l’écueil, prennent des décisions parfois étranges qu’elles ne peuvent expliquer et se voient traitées comme des oiseaux de mauvais augure. De ce fait, elles peuvent même se faire rejeter très violemment, exclure d’un groupe ou d’une entreprise, et finalement préfèrent se taire. Christel Petitcollin prévient : « Les personnes très intuitives se font souvent rabrouer et peuvent développer une attitude de déni », et ne plus jamais se fier à leur intuition. 

 

Intuition et inventions

Dans les années 70, le docteur Judah Folkman fait une découverte qui révolutionne le traitement du cancer grâce à une série d’intuitions remarquables. Il conduit des expériences sur des cellules cancéreuses de souris et constate que les tumeurs ne peuvent se développer sans un apport minimum en sang des vaisseaux sanguins. Il parvient donc à « tuer » certaines tumeurs en les isolant et en les privant de sang. Mais le premier traitement basé sur sa recherche sera donné en 2004, seulement quatre ans avant sa mort. 

Ils sont nombreux les inventeurs connaissant des épisodes de la même nature, et qui ont révolutionné l’industrie, la science, et changé la face du monde. L’histoire de Newton et de la pomme est bien connue. L’anecdote est rapportée par le physicien à son biographe et ami, William Stukeley le 15 avril 1726 : « Au cours de la conversation, il [Newton] me dit qu’il s’était trouvé dans la même situation lorsque, longtemps auparavant, la notion de gravitation lui était subitement venue à l’esprit, tandis qu’il se tenait assis, dans une humeur contemplative. Pourquoi cette pomme tombe-t-elle toujours perpendiculairement au sol, pensa-t-il en lui-même. Pourquoi ne tombe-t-elle pas de côté ou bien vers le haut, mais constamment vers le centre de la Terre ? […] la pomme attire la Terre de la même façon que la Terre attire la pomme. »

 

Ce qu’en disent les chercheurs

Gerg Gigerenzer, auteur du livre Gut Feelings : The Intelligence of the Unconscious « Dans mon travail scientifique, j’ai des intuitions. Je ne peux pas toujours expliquer pourquoi je pense qu’une certaine voie est la bonne, mais je dois lui faire confiance et aller de l’avant. J’ai aussi la capacité de vérifier ces intuitions et de découvrir ce qu’elles signifient. C’est la partie scientifique. Maintenant, dans la vie privée, je me fie à l’instinct. Par exemple, quand j’ai rencontré ma femme pour la première fois, je ne faisais pas de calculs. Elle non plus. » 

Pour Christophe Haag, professeur-chercheur en comportement organisationnel, l’intuition s’appuie en premier lieu sur la connaissance, voire l’expertise face à une situation connue. Mais lorsque l’expertise fait défaut, la mémoire émotionnelle se met à rechercher à toute allure une situation analogue et fouille également dans tout le savoir accumulé. C’est l’assemblage de toutes ces données éparses qui s’exprime à ce moment-là sous forme d’une intuition.

Dans les années 1980, une découverte stupéfiante a été faite par Benjamin Libet, un neurologue californien. Il s’est rendu compte qu’une activité existait dans les aires motrices du cerveau une demi-seconde avant qu’une action soit effectuée ou qu’une décision soit prise. En d’autres termes, ce que nous nous apprêtons à faire est déjà en préparation dans notre cerveau avant même que la conscience puisse s’en emparer.

 

La cultiver est probablement une bonne idée

Lorsque nous sommes enfants, notre cerveau droit prend beaucoup plus de place. Et à cet âge de la vie, nous n’avons pas encore appris à nous brider, nous nous écoutons. Qui n’a pas senti son cœur se fermer face au cynisme d’une personne ? Qui n’a pas senti un malaise dans son ventre en pénétrant dans un endroit ou en rencontrant un individu qu’il ne « sent » pas. Qui n’a jamais senti sa gorge se serrer ou ses jambes lâcher dans un contexte qui ne lui convient pas ? C’est souvent par notre corps que notre intuition tente de communiquer avec nous. Et si nous faisons la sourde oreille, il y a de fortes chances qu’elle se mette à frapper plus fort… Il nous arrive également de nous mettre à agir, comme mus par une force qui nous dépasse, c’est toujours l’intuition. C’est la partie la plus intelligente de notre être, quasiment omnisciente, débarrassée des biais cognitifs, des idées préconçues qui tente de s’exprimer en toute bienveillance, généralement pour nous protéger. 

Vous souffrez au travail. Vous êtes mal, tellement mal dans cette entreprise. Vous vous y rendez, la mort dans l’âme tous les matins. Il n’y aucune raison valable de partir, vous tenez bon. Ce n’est pas si grave. Vous avez bien de la chance d’avoir un CDI et un revenu régulier, vous n’allez pas laisser passer cette chance…

Une partie de vous sait que vous êtes en train de vous abîmer ici, voire de vous détruire et elle cherche à vous en informer. Écoutez-la. C’est aussi cette partie de vous, si vous la laissez s’exprimer, qui vous donnera l’idée de ce nouveau livre, de cette nouvelle chanson, de ce nouveau projet. Écoutez-la. C’est elle aussi qui vous dira que quelque chose est malsain dans cette situation et que vous devriez vous en éloigner… C’est elle aussi qui vous empêchera de monter dans cet ascenseur avec cet individu…

Avec beaucoup d’amour, écoutez votre corps, ayez la certitude que votre intuition, cette part bienveillante de vous-même vous inspire au mieux. Offrez-vous de vrais moments de silence avec vous-même, faites le vide. Aimez-vous, jouez comme un enfant quand vous le pouvez, et voyez votre créativité se développer et vos choix inspirés se faire presque malgré vous, grâce à cet autre soi aimant qui ne vous veut que du bien.

 

Caroline Hummel
Copywriting & Stratégie Éditoriale

 

 

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